Kanye West – The Life of Pablo

Pablo, des productions visionnaires, des paroles folles, des invités prestigieux et bien sûr Kanye au centre.

Kanye West - The Life of Pablo

Comment passer à côté de l’album de ce début d’année ? Kanye West est omniprésent depuis au moins 4 mois, sur Twitter et toutes les sites d’infos de potins ou de musique (mais surtout de potins). Le point positif est que Kanye est surtout de retour pour un nouvel opus dans sa discographie déjà impressionnante et que l’on va enfin pouvoir reparler de sa musique. Il m’a fallu plus d’un mois pour digérer l’oeuvre et vous livrer ce post.

La préparation du disque

Arrêtons nous un moment sur cette sortie hors norme. Le processus créatif de cet album fut entièrement transparent, dans la douleur et le doute ; il nous a partagé ses idées et ses sentiments. Démarré il y a environ 2 ans après la sortie de Yeezus et la tournée qui allait avec, Kanye n’a cessé de proposer des nouveaux titres. Je pense forcément à « Only one » avc Paul McCartney, dédié à sa fille qui n’est finalement pas sur l’album, « Four five seconds » avec encore l’ex-Beatles et Rihanna, « All day », son live aux Brit awards l’an dernier et son clip récent par Steve McQueen en une prise, « Fade » lors d’un défilé pour sa collection de fringues et récemment les bombes « Facts », « Real friends » et « No more parties in LA ».

Tout s’est accéléré en janvier à l’annonce du nouvel album prévu pour le 11 février. Jusqu’au dernier jour, Kanye planchait en studio pour terminer les derniers morceaux et peaufiner sa tracklist. On frise le perfectionnisme maladif, le titre de l’album a changé 4 fois (« So help me god » a laissé place à « Swish » puis « Waves » pour finir avec « The Life of Pablo »). La liste des morceaux a sûrement dû être modifiée toutes les heures. L’esprit torturé de Kanye atteint son paroxysme.

Sortie de l’abum en grandes pompes

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Le 11 février, il invitait ses fans et sa garde rapprochée du monde de la musique (Pusha T, Virgil Abloh, Frank Ocean, Travis Scott, Kid Cudi, 50 Cent, 2 Chainz …), de la mode (Naomi Campbell, Olivier Rousteing de Balmain, Anna Wintour) ou de sa nouvelle famille (le clan Kardashian) pour découvrir ce nouvel album et accessoirement, sa nouvelle collection de vêtements Yeezy season 3. La salle est déjà conquise aux créations du rappeur donc il peut exécuter une démonstration de mégalomanie dont il a le secret. Passé le côté grandiloquent et ridicule de l’opération, il faut néanmoins lui reconnaître une certaine classe (dans l’orchestration, pas forcément dans les fringues) et un sens de la mise en avant de sa création assez poussé. L’événement est toujours disponible sur Tidal (on va y revenir).

Kanye West Madison Square garden mains levées

On ne peut pas reprocher à Kanye de faire des disques ambitieux et de toujours chercher à se renouveler. C’est justement ce qui continue de me fasciner chez lui, pas ses frasques journalières. Oui le mec est très probablement timbré (son pote Rhymefest ne dira pas le contraire) mais diablement créatif. La preuve parfaite de cette ambivalence entre création et esprit embrûme est faite lors de son passage le 13 février au Saturday Night Live où il interprète deux titres de l’album dont le plus ambitieux et un des plus réussis, « Ultralight beam ». Malgré son état d’ébriété douteux, on ressent toute la puissance de cette pépite de l’album.

Que renferme finalement « The Life of Pablo » ?

La première question tourne déjà autour du titre : qui est ce Pablo ? Picasso pour la folie créatrice ? Escobar pour la grandiloquence du baron de la drogue ? L’apôtre Paul pour l’orientation artistique gospel ? Sûrement un peu de tous ces personnages, qui viennent alimenter le concept de Kanye.

La crème de la crème des producteurs et des featurings (Rick Rubin, Mike Dean, Swiss Beats, Hudson Mohawke, Chance the rapper, Rihanna, Young Thug, The Weeknd, Chris Brown, Sia, Frank Ocean, Kendrick Lamar, Madlib …) s’est réuni pour participer à la direction artistique de l’album avec Kanye en chef d’orchestre. Parcourons ensemble la liste des titres, un par un.

  1. Ultralight beam : l’album était annoncé comme un album gospel et le titre d’introduction colle parfaitement à cette volonté. Kanye prêche, appelle Dieu et excelle sur une des plus belles réussites de l’album, l’instru est dingue et puissante, la voix de Kelly Price magnifique et le couplet de Chance The Rapper, tout simplement fabuleux (on pense bien entendu à l’ambiance du LP « Surf » de Donnie Trumpet and the Social Experiment). L’album démarre bien avec un superbe morceau qui fera date dans toute sa discographie.
  2. Father Stretch My Hands Pt. 1 : retour à la soul avec une belle production rappelant ses premiers faits d’arme de l’époque College Dropout. Kid Cudi fait une petite apparition et Metro Boomin signe une de ses premières collaborations du LP.
  3. Father Stretch My Hands Pt. 2 : la partie 2 du morceau est plus virulente et Kanye profite de l’occasion pour lancer son nouveau poulain siné sur G.O.O.D. Music, Desiigner (au flow plus que similaire à celui de Future) en reprenant son morceau « Panda ». On critiquera la facilité mais néanmoins il jette un bel éclairage sur un morceau efficace.
  4. Famous : le titre qui a fait jaser pour sa phrase un peu débile sur Taylor Swift (« I made that bitch famous »). La prod est néanmoins excellente, marquée par le côté sombre d’Havoc de Mobb Deep. Rihanna minaude (qui a dit comme d’habitude?). Le final en samplant le morceau de reggae « Bam bam » de Sister Nancy apporte une nouvelle dynamique au morceau ; Kanye tient un tube.
  5. Feedback : ma favorite de l’album (avec « Ultralight beam ») car j’aime la rythmique, la puissance de l’instru avec ces reverbs dissonantes, tordues comme l’esprit de Kanye (« Name a genius that ain’t crazy » scandé dans le morceau). On ressent la filiation avec le précédent opus, « Yeezus ».
  6. Low lights : le titre revient sur l’univers gospel souhaité par Kanye avec des basses Chicago house provenant de l’instru réalisée par DJ Dodger Stadium (le duo composé de Samo Sound Boy et Jérôme LOL, responsable de cette tuerie entre autre). Chouette track !
  7. Highlights :  Young Thug vient illuminer ce morceau tout posé, mais toujours marqué par la folie de Kanye (le passage sur Ray-J, l’ex de Kim Kardashian, où Kanye fait un concours de quéquettes, est aussi débile que fou).
  8. Freestyle 4 : la prod d’Hudson Mohawke (samplant « Human » de Golfrapp) nous emmène dans un film d’horreur. Bienvenu dans un conte de la crypte où Kanye poursuit ses délires et libère ses démons, on retrouve Desiigner. Le remix de ce morceau par Tyler The Creator, encore plus barré que Kanye, et A$AP Rocky vaut son pesant de cacahuètes.
  9. I love Kanye : Kanye se met à la place des haters qui lui crachent dessus et fait une interlude à sa gloire. La vantardise et le second degré sont au sommet ; l’initiative a le mérite de faire sourire. Un excellent remix de DJ Premier a malheureusement disparu des internets (je n’ai pas trouvé de lien à vous partager).
  10. Waves : Kanye tient encore un tube taillée pour les radios pour ce morceau avec Chris Brown et Kid Cudi, l’instru est top mais je reste moins fan des raps et chants des protagonistes. La prod de Metro Boomin a néanmoins le mérite d’inspirer certains DJ pour un mashup avec Juicy de Notorious.
  11. FML : Kanye invite The Weeknd pour faire du The Weeknd (juste retour des choses pour un artiste qui a sûrement dû être inspiré par « 808 & Heartbreak » de Kanye). Sombre, prenant, peu de choses à dire à part que le morceau est bon.
  12. Real friends : le morceau « break your neck », le plus hip hop, avec un bon rap de Kanye et une excellente instru (Boi-1da, le compère de Drake et Havoc sont crédités) et avec Ty Dolla $ign pour des meilleurs vibes R&B que celle de Chris Brown. La dernière pépite dans mon podium de tête.
  13. Wolves : ce titre a fait couler beaucoup d’encre, Kanye a dû se casser la tête pour le finaliser et il continue encore de s’arracher quelques cheveux pour le « corriger » selon lui. Une première version circulait avec Sia et Vic Mensa. Celle de l’album regroupe Frank Ocean (délicieuse partie tout en douceur à la fin) et Caroline Shaw et apparemment, une nouvelle version avec Drake et Bjork (?!?) serait dans les tuyaux (je suis curieux d’écouter le résultat). Le titre en tous cas, nous transporte dans une meute de loups la nuit, et en plus imagine la rencontre ghetto de Marie et Joseph. La Bible selon Kanye en toute simplicité.
  14. Silver Surfer intermission : Max B en interlude, clin d’oeil sympa mais totalement inutile.
  15. 30 hours: typiquement le genre de morceau qui me fait aimer Kanye et sa capacité à constamment se renouveller. Il sample Arthur Russell pour la caution hipster/Pitchfork sur une prod de Karriem Riggins (le collègue de J Dilla) lui assurant un groove certain et nous invite à faire 30 heures de voiture entre Chicago et Los Angeles. Au milieu du morceau, il demande vite fait à André 3000 de lui filer un coup de pouce pour le track (« hey 3 stacks, could you help me out? »).
  16. No more parties in LA : Kanye rejoint l’incontournable Kendrick Lamar, la folie et la sagesse se croisent sur une prod de Madlib. Avec un tel trio, on a donc forcément un grand morceau (que je vous avais partagé dans un précédent article). Petit clin d’oeil à Drake en samplant son oncle Larry Graham.
  17. Facts (Charlie Heat version): un titre brut, publié précédemment sur le blog où Kanye continue de livrer sa colère et sa fougue.
  18. Fade : le morceau de fin est incroyablement dansant avec ce sample de Mr Fingers. Post Malone et Ty Dolla $ign, l’accompagnent sur cette house surprenante et envoutante.

Kanye et moi

Comme vous l’avez sûrement compris, une fois de plus, Kanye m’a embarqué et séduit dans ses élucubrations. Musicalement, la production de cet album est irréprochable et visionnaire. Son besoin permanent de sortir des carcans du hip hop, de nous plonger dans un gospel moderne (avec l’intro par exemple) ou de nous rappeler que la house vient de la culture black music sauve des lyrics parfois facilement provocateurs. Cette ouverture se retrouve dans le choix des samples.

La folie des paroles, souvent pleines de paradoxes ou parfois même sans queue ni tête, nous ouvre les portes de l’esprit de Mr West. Sa constante nécessité de reconnaissance, d’amour pour sa création et sa confiance hors norme cachent une fêlure. Le combo de ce talent artistique pour la production et de folie lyrique constitue la colonne vertébrale de la nouvelle ligne directrice artistique de Kanye. On est loin des productions soulful de ses débuts mais si sa démence ne le cannibalise pas, il peut continuer à nous apporter de beaux albums.

Malgré mon affection pour ce disque, j’ai néanmoins été déçu par un des aspects de la sortie : son exclusivité sur Tidal. Kanye fait assurément un joli coup de pouce pour son pote Jay-Z mais va pousser (comme Apple au lancement d’Apple Music) à la fragmentation d’une bibliothèque musicale, censé être universelle (oui, je vis peut être chez les bisounours), sur tous les différents services de streaming. Je n’ai aucune envie de devoir payer un abonnement à Spotify, Tidal et Apple Music pour avoir accès à tous les disques que j’aime. Créer le premier disque d’art contemporain en mutation permanente est sûrement une belle idée, j’ai juste du mal à ne pas voir les grosses ficelles pour inviter ses fans à payer l’abonnement Tidal… Je vous ai mis ci-dessous (via le tweet) l’extrait du mail d’extension de la période d’essai pour Tidal ! Son idiot de pote de Jay-Z suit la même trajectoire en supprimant la trilogie Blueprint des services musicaux numériques autres que Tidal. La seule chose que cela va réussir à faire est de ramener les gens vers le téléchargement illégal ; bravo les gars !!

Après ce très bon album, Mr West souhaite marquer 2016 avec encore deux nouvelles galettes dont le prochain opus s’intitulant (pour le moment) « Turbo Grafx 16 ». On n’a pas fini de parler de lui cette année.

[MAJ – 01/04/16] Après l’annonce des bons résultats de Tidal sur ses 3 millions d’abonnés (?!?), l’exclusivité de l’album a été levée comme par magie et « The Life of Pablo » est maintenant disponible sur toutes les plateformes de streaming. Non, ce n’est pas une blague du 1er avril.

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